LA RETIRADA – LES CAMPS

Publié: 14 avril 2006 dans Histoire

TEMOIGNAGE

POUR LA LIBERTÉ – Rachel ARTO

 

 

 

Misère et mort du numéro 16.

C’était par un matin d’hiver, pluvieux et triste. Un groupe s’avançait, d’un pas lent et vacillant, sur la terre boueuse qui servait de refuge aux Républicains espagnols. 
Ce groupe était composé de cinq hommes au visage émacié et vêtus de haillons. 
Un âne marchait devant, sur lequel on avait placé un cercueil noir, grand et simple, couvert d’un drapeau, symbole de la LIBERTÉ. Deux gendarmes complétaient ce funèbre cortège qui conduisait vers sa dernière demeure un héros humble et obscur, mort pour une cause juste, loin de sa patrie, de la chaleur des siens, dans le plus grand abandon. 
Que la MORT est triste alors !  
Le silencieux cortège avançait toujours, d’une marche monotone, entre les barbelés, vers le cimetière improvisé. On y apercevait plusieurs petites croix de bois. 
Comme c’était au mois de mars, un vent impétueux et violent soufflait impitoyablement sur le cortège, et la pluie fine mais furieuse trempait les vêtements misérables, traversait comme de minuscules aiguilles les corps transis. 
Et je sais que, lorsque ce tableau de désolation est passé devant tes yeux, tu as salué en levant le poing. Les gendarmes de l’escorte, rigides comme les Gardes Civiles en procession, t’ont regardé, indifférents, sans t’arrêter. 
Le vent sifflait toujours, soulevant des tourbillons de terre et la pluie tenace, convertie maintenant en grêle rebondissait sur les corps nus. 
Trompant la surveillance des noirs qui vous regardaient, tu as enjambé les barbelés et tu t’es mêlé au triste cortège. 
Les gendarmes ne se sont aperçu de rien. Ils ont continué à marcher un de chaque côté de l’âne qui balançait sa charge macabre. De temps en temps ceux du groupe maintenaient le cercueil qui, entraîné par le vent menaçait de tomber. 
Arrivés devant les verges du cimetière vous vous êtes arrêtés pour décharger l’âne. A ta grande surprise, tu as entendu, à ce moment, dans le village, sonner le glas. Et vous vous êtes regardés, sans comprendre. 
Puis les quatre camarades ont chargé sur leurs épaules l’énorme caisse couverte du drapeau aux trois couleurs de la République et sont entrés dans l’enceinte, suivis de l’autre puis de toi. 
Les gendarmes se sont placés un de chaque côté de l’ouverture qui servait de porte et, lorsque le groupe est passé près d’eux ils ont salué militairement avec leurs armes et ils sont repartis avec. Ils avaient accompli leur devoir. Ils recommenceraient certainement le lendemain. 
A quinze mètres de là tu as compté quinze petites croix de bois parfaitement alignées. 
Des rafales violentes d’eau et de vent continuaient à martyriser inhumainement vos corps. 
Sur le lieu de l’inhumation vous avez fait halte pendant que deux ouvriers français, avec naturel et indifférence, achevaient de creuser une fosse dans la terre. Le vent et la pluie avaient cessé presque instantanément. Le soleil réconfortait un peu vos membres transis. Puis pendant que l’un passait sous le cercueil deux longues cordes, l’autre vous a demandé si vous désiriez voir votre camarade une dernière fois. Et tu as dit : oui. Alors le fossoyeur a soulevé le couvercle et vous avez regardé cet autre Espagnol. 
Tu te rappelles ? Son visage était figé dans une grimace sinistre qui te fit tressaillir. Ses orbites semblaient enflammées et leurs paupières fortement serrées révélaient l’épouvante de la mort. Sur sa bouche un vague geste de désespoir. Son corps pauvrement vêtu inspirait la pitié. Par les trous de ses vêtements on voyait la chair qui se montrait comme pour dire son malheur. 
Et puis les fossoyeurs ont pu l’enfouir dans la terre. 
Suivant la coutume espagnole, tu as pris une poignée de terre, tu l’as baisée et tu l’as envoyée sur le cercueil. Les autres t’ont imité. Les fossoyeurs ont comblé le sinistre trou, l’ont piétiné et y ont mis une petite pancarte :

NUMÉRO 16.

  

 

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