LA RETIRADA – LES CAMPS

Publié: 14 avril 2006 dans Histoire

LA RETIRADA – LES CAMPS

 

 

Un témoignage poignant

1939-2004, 65 ans déjà : un petit conte

en hommage à ceux du camp d’Argelès.

  

…assis au bord du fossé il regardait passer cet interminable cortège de gens tristes qui se dirigeait vers Le Boulou. Quand ce qu’il restait de notre bataillon passa près de lui,  je jetais un croûton de pain au petit chien qui dormait à ses pieds. Sans rien dire ils se levèrent, se joignirent à nous et ne nous quittèrent plus jusqu’à Argelès. Nous ne savions rien sur lui, mais sa gentillesse, son savoir et le fait qu’il parlait le français comme un français firent que nous le considérâmes de suite comme l’un des nôtres. Nous nous retrouvâmes tous enfermés dans le camp d’Argelès le 10 février. Quelques temps après, un après-midi où nous étions tous assis à regarder ces Pyrénées qui nous séparaient de notre pays, il nous dit « Demain je retourne chez moi. Je vais rejoindre mon père et ma mère, vous garderez Alerta, la petite chienne ».  Nous on se mit à rire silencieusement, nous savions que la guerre avait enseveli ses parents et sa sœur lors d’un bombardement allemand. Depuis dans sa tête tout se bousculait, se mélangeait. Parfois il partait dans d’interminables monologues, il racontait tout ce qu’il avait enduré, Barcelone, Madrid, Teruel, Ebro, Durruti, Merriman. Chacun de nous baissait les yeux et écoutait comme s’il s’agissait d’un poste de radio. Nous savions que tout ce qu’il disait était vrai, nous l’avions vécu.

La nuit venue il se rasa, rangea sa petite valise en tôle rouge et nous donna quelques bricoles sans valeur. Il écrivit son adresse à Alméria sur des petits bouts de journaux qu’il nous distribua à tous. On se coucha.

 

Le lendemain matin il avait plu et la tramontane nous giflait le visage. Paco n’était plus là, Alerta attachée par un bout de ficelle  pleurait sur la vieille couverture mitée. Nous nous regardâmes, sans rien dire nous sortîmes tous  en courant. Nous l’appelions et le cherchions dans tous les coins. Les immenses haut-parleurs du camp l’appelèrent aussi. Mais, nous étions plus de 60 000 compagnons d’infortune, allez chercher quelqu’un là dedans. Vers midi nous abandonnâmes les recherches en nous disant qu’à la nuit il reviendrait. La nuit arriva et il ne vint pas  et les jours passèrent. Assis pour profiter du faible soleil de février, à l’abri de la Tramontane nous regardions à longueur de journée les Pyrénées en pensant à l’Espagne, toute proche. Nous surveillions aussi la grande allée en espérant voir Paco

 

Cinq jours plus tard, au petit matin je me réveillais en piteux état. La mer déchaînée, le hurlement du vent d’est, la pluie qui transperçait notre toiture en branches, le froid qui pénétrait dans la poitrine,  les vagues qui cassaient à quelques mètres de notre hutte ne m’avaient pas permis de fermer l’œil. Je sortis tout grelottant et trempé comme une éponge.

Je fus étonné par un attroupement au bord de la mer. Des centaines d’hommes étaient là, silencieux, ils fixaient le sable. J’en vis quelques uns qui pleuraient. Plus petit que les autres, je me frayais un passage,  en jouant des coudes et je me retrouvais en première ligne. Là sur le sable, la petite valise en  tôle rouge était revenue…seule, rejetée par la mer en furie. Je compris que Paco avait voulu traverser la mer à pied, la Méditerranée devint son linceul.

 

Je revins sous le grand pin qui me protégeait de la pluie, je m’assis pour fixer les Pyrénées et l’Espagne là-bas de l’autre côté des barbelés.

Je serrais fort la petite Alerta, le vent emportait la pluie, les larmes, les illusions…

 

CIDER – août 2004

 

Contact: cider@mairie-argeles-sur-mer.fr

Mairie D’Argelès: http://www.argeles-sur-mer.com

 

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