OPERATION BOLERO – PAPRIKA

Publié: 14 avril 2006 dans Histoire

CINQ ANS APRES LA GUERRE REPRESSION CONTRE LES REFUGIES POLITIQUES ANTI FRANQUISTES ESPAGNOLES

 

NOTE DE LECTURE

L’Europa de Franco

L’esquerra antifranquista i la « caça de bruixes » a l’inici de la guerra freda. França 1943-1951.

Jordi Guixé i Coromines (publié en catalan, prologue de Ricard Vinyes. épilogue de Josep Benet).

Publicacions de l’Abadía de Montserrat, septembre 2002, 255 p.

 

En septembre 1950, 5 ans à peine après la Victoire contre les puissances de l’Axe, il s’est trouvé un gouvernement français pour vouloir arrêter et expulser de métropole sans jugement des centaines de militants antifascistes étrangers, qui pour la plupart avaient participé activement à la Libération de la France (1).

Le coup de filet policier fut préparé sous le nom de « opération Boléro-Paprika ». Cette opération est le point de départ du livre publié par un jeune étudiant en histoire, catalan, avec les encouragements de deux historiens chevronnés, catalans aussi : Ricard Vinyes [1] et Josep Benet.

L’auteur introduit son travail en soulignant que l’opération Boléro-Paprika n’est pas une opération policière anodine. D’abord par son ampleur, mais aussi parce que « [elle] représentait la concrétisation politique de la Guerre Froide sur l’exil ; [elle] représentait l’acceptation de Franco comme chef d’État par l’environnement occidental ; [elle] représentait la collaboration sinueuse entre les polices espagnole et française et les persécutions des républicains espagnols en France par le Servicio Exterior des services secrets espagnols … ».

L’un des mérites de cet ouvrage est de diffuser, en Espagne au moins (le livre semble largement ignoré au Nord des Pyrénées) une documentation inédite ; en particulier, la liste officielle des 404 personnes visées par cette opération ; la liste officielle des 288 personnes effectivement appréhendées (avec quelques précisions sur les lieux d’arrestations, les lieux d’assignation, les conditions d’ « accueil »… ) ; mais aussi des extraits de correspondances et rapports rédigés par des diplomates, des policiers, des responsables politiques ou administratifs français ou espagnols, qui montrent bien qu’il s’agissait d’asseoir le régime de Franco en frappant la principale base arrière de la lutte antifranquiste.

Ce livre confirme l’inanité des prétextes fournis a posteriori à l’opinion publique selon lesquels il s’agissait de démanteler des réseaux de partisans prêts à faciliter l’invasion de la France par l’Armée Rouge !

NB : ni les autorités policières, ni les autorités politiques ne se donnèrent la peine de fournir la moindre preuve.

En levant ingratement la main contre la partie de l’exil espagnol la plus engagée contre la dictature franquiste, le gouvernement français parachevait ce que nous appelions lors du colloque de l’Amicale à Toulouse (Université du Mirail, décembre 2004, voir bulletin n° 96) « la 2e non-intervention » : les peuples d’Espagne étaient une nouvelle fois abandonnés.

L’exposé de Jordi Guixé appelle quelques observations critiques.

Pour ce qui concerne l’opération « Boléro-Paprika » proprement dite, l’auteur prend fortement appui sur le travail original (identification des documents d’archives et analyses) que Phryné Pigenet a publié trois ans auparavant dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine (n°46-2, avril-juin 1999) sous le titre ; « L’opération « Boléro-Paprika » ou la protection des étrangers à l’épreuve de la Guerre Froide » (on peut contacter l’auteur : phryne.pigenet@laposte.net). Cependant l’apport de Phryné Pigenet n’est pas examiné, ni même signalé : son article est à peine cité et trop tardivement (page 157).

Quoiqu’il ait été bienvenu d’avoir l’intention de décrire et analyser « Boléro-Paprika » comme une étape-clef du retour en grâce du régime franquiste en Europe, le titre « L’Europa de Franco » est trop peu soutenu par le contenu effectif de l’ouvrage.

L’auteur indique, à tort, que la UNE (Union Nacional Española) se constitue après la publication d’un manifeste du Comité central du PCE (Partido Comunista de España) en septembre 1943 (page 62) ; en fait la UNE a été lancée deux ans auparavant ; courant 1942 la police avait déjà dénombré et démantelé des dizaines de comités de la UNE aussi bien en Zone Occupée qu’en Zone Libre [2]. L’auteur écrit que la IVe République française a duré du 6 juillet 1944 au 6 mars 1952 (page 69) ; en vérité ladite République a été abattue par le coup d’état gaulliste du 13 mai 1958. En un surprenant raccourci, qui semble inspiré par des références fréquentes à Santiago Carrillo, l’auteur affirme (page 110) que : « la direction du PCE en France passe aux mains de Jesús Monzón, lequel, en septembre 1941, avait mis en marche le programme de la UNE. Monzón rentra en Espagne, où il destitua Castro García Roza qui avait été placé par le Comité Central à la tête de la délégation d’Espagne. Devant ce changement politique concernant la UNE, le Bureau décida d’exclure Monzón qui ensuite fut condamné à trente ans de prison par un Conseil de guerre à Madrid » ; l’auteur semble méconnaître le rôle réel de Jesús Monzón (et l’extrême animosité de Santiago Carrillo à son égard [3]) tel qu’il est connu selon diverses études et témoignages [4].

Il eut été intéressant que l’auteur se penche davantage sur les listes nominatives qu’il publie. Certains des noms de la liste publiée de personnes arrêtées (288) ne figurent pas dans la liste publiée de personnes (404) visées par la rafle. Les noms des personnes visées qui échappent à la rafle, et les circonstances, méritaient quelques commentaires.
Néanmoins, le coup de projecteur de Jordi Guixé sur des fonds officiels trop rarement considérés est bienvenu : il devrait contribuer à attirer l’attention sur ce gros trou de mémoire [5] de « l’Histoire de France ».

 

Henri Farreny

* * *

BOLERO – PAPRIKA

 une page noire de l’Histoire de France

 

Le 7 septembre 1950, à 5 h du matin, une grande rafle est déclenchée un peu partout en France en vue d’arrêter 404 militants antifascistes. Le volet « Bolero » de l’opération visait des communistes espagnols (ou présumés tels) qui devaient être déportés en Corse ou Algérie (en principe). Le volet « Paprika » visait des communistes d’autres nationalités qui devaient être expulsés « vers les frontières de l’Est » (in fine : URSS, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Allemagne de l’Est). En fait, au 9 septembre, les archives policières dénombrent 288 arrestations : 177 Espagnols, 59 Polonais, 14 Soviétiques, 13 Italiens, 6 Hongrois, 5 Tchécoslovaques, 4 Grecs, 4 Roumains, 4 apatrides, 2 Bulgares. 61 Espagnols furent dirigés vers la Corse, 84 vers l’Algérie, 32 vers « les frontières de l’Est ».

L’Espagne franquiste suit l’opération de près : dés le 8 septembre la nouvelle des arrestations de la veille paraît dans Arriba, La Vanguardia et le Diario de Barcelona.

Parmi les personnes visées par la rafle mais qui y échappèrent on peut noter : Francisco Antón, Santiago Carrillo, Fernando Claudín, Luis Fernández, Ignacio Hidalgo de Cisneros, Enrique Líster, Vicente López Tovar, Antonio Mije, Vicente Uribe. Courant 1951, 13 autres communistes espagnols furent déportés en Corse (dont Sebastián Piera, témoin toujours vivant et actif, voir note 1 ci-dessus). Les 18 et 20 juin 1951, 2 navires polonais emportèrent 57 des déportés espagnols de Corse vers la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie. Le 2 juillet 1951 un autre navire polonais embarqua 54 des déportés espagnols d’Algérie. Pour ceux qui restèrent en Algérie ou en Corse la liberté demeura restreinte longtemps. C’est ainsi que Sebastián Piera et son épouse Trinitat Revoltó durent pointer tous les dimanches à la gendarmerie pendant 17 ans (1).

Peu avant la rafle, le gouvernement avait interdit les publications suivantes : Nuestra Bandera, Lluita, Mujeres Antifascistas, El Obrero Español, Juventud, Solidaridad Española, Partidarios de la Paz, Euskadi Roja. Mundo Obrero. Au moment de la rafle sont déclarées dissoutes et illégales un certain nombre d’organisations dont : le PCE, le PSUC, le PC d’Euskadi, Los Amigos de Mundo Obrero, Las Mujeres Antifascistas, Las Juventudes Socialistas Unificadas de España, Solidaridad Española et l’Amicale des Anciens FFI espagnols, première forme de notre Amicale actuelle.

Le gouvernement qui a commis ces méfaits, en place depuis juillet 1950, était présidé par René Pléven (UDSR : Union Démocratique et Socialiste de la Résistance) ; il tomba en mars 1951. Il comprenait 22 ministres et 11 secrétaires d’État répartis comme suit : 9 socialistes (Guy Mollet, Jules Moch, Pierre Olivier Lapie, Gaston Deferre, Albert Gazier, Pierre Métayer, Eugène Thomas, Max Lejeune, Lucien Coffin), 9 MRP (Mouvement Républicain Populaire : Jean Letourneau, Robert Schuman, Jean-Marie Louvel, Pierre Pfimlin, Paul Bacon, Pierre Schneiter, André Monteil, Robert Buron, Jules Catoire), 8 radicaux (Rassemblement des Gauches Républicaines : René Mayer, Henri Queuille, Edgar Faure, Charles Brune, Paul Giacobbi, Maurice Bourgès-Maunoury, André Maroselli, André Morice), 4 PRL (Parti Républicain de la Liberté : Maurice Petsche, Antoine Pinay, Louis Jacquinot, André Guillant), 3 UDSR (outre René Pléven : Eugène Claudius-Petit et François Mitterrand). Les responsabilités de ces hommes et partis, quant à l’affaiblissement de la lutte contre la dictature en Espagne, et donc sa pérennisation, ne doivent pas être oubliées.

Henri Farreny

 

 (1) – Note de Oscar : C’est le cas de mon père qui aprés avoir risqué sa vie pour la libération de notre pays (voir précédents billets sur la question) a subit cette humiliation.

DROLES DE REMERCIEMENTS !!!

* * *

 

Message à La Dépêche (adressé le 9 janvier 2005)

L’Histoire, un point c’est tout

 

Dans le cadre du traitement du 10e anniversaire de la mort de François Mitterrand, La Dépêche a écrit, dimanche 8 janvier, en page 9, que François Mitterrand et Felipe González avaient “inauguré” en octobre 1994 le monument de Prayols, dédié aux guérilleros espagnols.

Inauguré” ? L’inauguration avait eu lieu 12 ans auparavant.

Il faut rendre à César ce qui appartient à César” dit-on ?

Idem pour les guérilleros !
A force de répéter des erreurs ou de ne pas tout dire on déforme l’Histoire et singulièrement leur Histoire.
C’est pour les survivants une cruelle déception.

Incidemment,
quoi qu’on pense de Mitterrand 10 ans après sa mort, il est bon que tout soit dit et non des morceaux, encore moins de faux morceaux.

L’Histoire, ni plus ni moins

Les anciens guérilleros espagnols en France se sont réjouis (à l’époque ; et se réjouissent encore aujourd’hui) de la visite que le président de la République française, François Mitterrand, et le chef du gouvernement espagnol, Felipe González, rendirent en octobre 1994 devant le monument de Prayols.
Cet hommage marquait une étape souhaitée et bienvenue dans la reconnaissance du rôle des résistants espagnols.

Cependant, le monument national “aux guérilleros espagnols morts pour la France et la liberté” avait été inauguré 12 ans auparavant : le 5 juin 1982, en présence d’Alain Savary, alors ministre et ancien Compagnon de la Libération.

Le monument a été érigé par l’ “Amicale des Anciens Guérilleros Espagnols en France – FFI” constituée (en fait : re-constituée) en 1976.

Pourquoi si tard après la Libération ?

En fait, c’est dés le 30 mai 1945 que fut créée une “Amicale des Anciens FFI et Résistants Espagnols”.

Mais le 7 septembre 1950, le gouvernement français (présidé par René Pléven) lança une opération policière (appelée “Boléro-Paprika”) : 288 antifascistes étrangers, dont 188 espagnols, furent arrêtés et expulsés de métropole (vers la Corse, l’Algérie et “vers les frontières de l’Est”).
Parallèlement, plusieurs organisations antifranquistes furent déclarées dissoutes dont l’ “Amicale des Anciens FFI et Résistants Espagnols”.

Et il fallut un quart de siècle pour qu’elle puisse se reformer.

Dans le gouvernement René Pléven de 1950 figurait comme secrétaire d’État un certain… François Mitterrand.

L’Histoire, ni plus ni moins.

Henri Farreny


[1] Auteur notamment de : « El soldat de Pandora, una biografía del segle XX » qui retrace les combats de notre camarade Sebastián Piera (voir bulletin n° 98).

[2] Voir par exemple, David Wingeate Pike : « Jours de gloire, jours de honte. Le Parti Communiste d’Espagne en France depuis son arrivée en 1939 jusqu’à son départ en 1950 » » (Sedes, Paris, 1984). Cet historien anglo-saxon fut un des tout premiers à consulter la documentation su l’opération Boléro-Paprika, quoiqu’avec un fort préjugé anticommuniste (noter le doux euphémisme : « départ en 1950 »). Voir aussi dans notre bulletin n° 99, les informations relatives à « L’affaire Reconquista de España », en juillet 1942 en Lot-et-Garonne.

[3] Jesús Monzón a été exclu du PCE en décembre 1947 alors qu’il était emprisonné en Espagne depuis juin 1945. En juin 1948 il a été condamné à 30 ans de prison. Il a été libéré en janvier 1959. Après la « transition », le PCE re-légalisé a « réhabilité » Jesús Monzón. Il était déjà mort.

[4] Outre l’ouvrage de David Wingeate Pike mentionné ci-dessus, on peut citer « Derrotas y esperanzas, la República, la Guerra Civil y la Resistencia » de Manuel Azcárate (Tusquets editores, Barcelona 1994) et « Jesús Monzón, el líder comunista olvidado por la Historia » de Manuel Martorell (Pamiela, Pamplona, 2000).

[5] Sur ces événements de septembre 1950, recommandons aussi l’excellente étude d’Enrique Líster (fils) : « L’interdiction du parti communiste espagnol en France », publiée en 2003, dans une revue allemande (“Beiträge zur Geschichte der Arbeiterbewegung”, n° 3). On peut contacter l’auteur via : enrique.lister@freesbee.fr.

Document produit sous la Licence de Libre Diffusion des Documents – LLDD version 1

Advertisements
commentaires
  1. palma andarelli dit :

    emission tres emouvante qui a permis de retracer cet episode de l histoire que mon pere a vecu,
    tres bel homage rendu a sa memoire

  2. saez jerome dit :

    A 57 ans, je vous remercie de clarifier cette page d histoire qui me permet de comprendre pourquoi mes parents ont quitte Ceret et leur france si cherie pour rejoindre mon grand pere jeronimo saez nieto,a Budapest apres un exil en Corse et Algerie jerome saez

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s