REPUBLICAINS ESPAGNOLS DANS LES HAUTES PYRENEES.

Publié: 28 avril 2006 dans Histoire

 

Les Républicains espagnols dans les Hautes-Pyrénées.

Exposition de juin 2004

 

L’histoire de l’immigration espagnole reste marquée par la guerre d’Espagne et la retirada. En 1939, 500 000 Espagnols, civils et militaires, franchissent la barrière pyrénéenne dans l’espoir de trouver un asile en France. L’exposition entend célébrer l’amitié des deux peuples et une mémoire commune marquée par une intégration qualifiée de réussie. Cependant, la première partie de l’exposition, celle justement portant sur la guerre d’Espagne et l’arrivée massive de réfugiés, qui d’une certaine mesure préfigure une modernité migratoire, témoigne aussi des ambiguïtés de cet accueil.


La guerre d’Espagne et l’exil


C’est sur des bruits et une fureur guerrière que s’ouvre l’exposition. À grands renforts de sonorisation, le visiteur est happé par les déflagrations des explosions, les bombardements de l’aviation, les sirènes, les tirs des mitrailleuses et les cris de combattants incarnés par des figurines et des photographies représentant une armée républicaine en guenille. Installée dans deux bâtiments de l’abbaye cistercienne, l’exposition part donc de la guerre civile espagnole et se termine en évoquant l’immersion symbiotique des Espagnols dans la communauté nationale et notamment dans cette partie de l’Hexagone, la Bigorre souvent oubliée ou trop vite amalgamée à ses voisines béarnaise, catalane voire basque. Entre ces deux temps, la scénographie s’efforce de restituer soixante-cinq années d’une histoire chaotique et nullement linéaire.

La première partie de l’exposition, la plus riche en décors, mises en scène, documents, sons, iconographies, montre les ambiguïtés de cet accueil. Le gendarme français qui porte un enfant comme son collègue, bonhomme et débonnaire, qui se roule une cigarette au poste frontière n’effacent nullement la souffrance dans les yeux d’une réfugiée debout derrière des barbelés ou la honte que représentent les “camps du mépris“, ces campos del desprecio où, en 1939 et selon des estimations, 180 000 réfugiés furent regroupés et où, en six mois, 14 672 Espagnols devaient y trouver la mort. Quand l’espoir devient cauchemar…

 
Une hospitalité qui ne va pas de soi


Il n’y a pas eu de camps dans les Hautes-Pyrénées ! Les plus proches se trouvent au Vernet ou à Gurs, le plus important du sud de la France. Trois centres d’accueil sont en revanche ouverts à Arreau, Argelès-Gazost et Luz-Saint Sauveur. Certains réfugiés seront hébergés par leur famille venue dans les Hautes-Pyrénées comme migrants économiques (plus de 4 500 en 1938). Ainsi le 25 avril 1939 on dénombrait 2093 réfugiés dans le département, parmi eux 905 retrouveront des parents, les autres rejoignant les centres d’accueil.
Avec zèle et sans se soucier de leur devenir, les autorités françaises incitent ces dangereux et importuns républicains à retraverser les Pyrénées. Fin 1939, 350 000 auraient repris le chemin d’un retour lourd de menaces. Le préfet peut alors annoncer,, qu’il n’y a plus de réfugiés à la charge de l’État dans les Hautes-Pyrénées. Encore et toujours, face à une France terre d’accueil – car les chaînes de solidarité n’ont pas manqué dans les Hautes-Pyrénées – se dresse une autre France, frileuse et xénophobe. Les nombreuses coupures de presse reproduites rendent palpable la confrontation entre ces deux France qui voit par exemple la solidaire Dépêche du Midi opposée au vindicatif Semeur, soutien des nationalistes espagnols.

Une participation active à la résistance et à la libération de la France
Les Espagnols, d’abord indésirables, deviendront… indispensables. Indispensables à l’économie nationale, indispensables à l’effort de guerre, indispensables pour défendre une France occupée et qui lutte pour se libérer du joug nazi. De longs panneaux muraux rappellent comment des milliers de réfugiés ont été enrôlés dans les Compagnies de travailleurs étrangers placés sous autorité militaire puis, sous Vichy, dans les Groupements de travailleurs étrangers. Envoyés partout en France, ils effectuent les travaux les plus pénibles tout en étant tenus éloignés du reste de la population. L’occupant, dans sa haine de “l’Espagnol rouge” ne les considéra pas comme des prisonniers de guerre. Il faut le rappeler : les républicains espagnols, qui
eurent déjà le triste privilège d’inaugurer des camps où seront par la suite regroupés les prisonniers politiques, les Juifs allemands et d’Europe centrale, les Gitans puis les femmes “indésirables”, furent aussi les premiers déportés du territoire français. 7 288 réfugiés espagnols seront ainsi expédiés à Mauthausen. 4 676 n’en reviendront jamais. Les photos de ces hommes en armes qui, à la Libération, défilent dans les rues de Tarbes ou de Bagnères-de-Bigorre rappellent que des Espagnols participèrent activement à la résistance et à la libération du pays. Ces guerilleros, organisés en groupe autonome comme celui d’Arreau-Saint-Larry ou en brigade comme la 9è Brigade, issue du 14è Corps de guerilleros de l’armée républicaine seront de toutes les batailles : Capvern, Payolle, La Barthe-de-Neste, la Vallée d’Aure, Tarbes ou Lourdes… D’autres, individuellement, grossiront les maquis français.

 

 

Mémoire partagée


Avec la fin de la guerre est venu le temps de “poser ses valises” et aussi, celui d’abandonner l’illusion de libérer le pays du franquisme. Commence alors le temps de l’intégration. Les Espagnols s’intégreront à la région et la seconde partie de l’exposition s’attache, avec des moyens moindres comparés à la première, à le montrer. Ici, les archives photographiques de la bibliothèque de Bagnères-de-Bigorre et les nombreux témoignages reproduits constituent le gros de la documentation. De longs calicots verticaux et quelques affiches vantent l’action de l’école, le rôle des mariages mixtes et la multiplication des associations culturelles et sportives. Pourtant cette intégration ne sera pas facile. Les immigrés et réfugiés espagnols étaient 4 597 en 1938 dans les Hautes-Pyrénées, vingt ans plus tard, on en dénombre plus de 7 000. En 1968, 8 512 vivent dans ce département et constituent plus de 77 % de la population étrangère. Regroupés souvent par quartiers comme celui du Pouey à Bagnères-de-Bigorre ou le quartier “Nègre” à Tarbes, ils travaillent dans le bâtiment ou en usine. À eux échoient les travaux les plus durs et les plus dangereux : mines d’Orignac, construction de barrages comme celui de Gréziolles, chantiers de montagne comme ceux de Barèges ou du Pic du Midi…

Sans doute, l’intégration des Espagnols constitue pour beaucoup aujourd’hui une réussite. Mais elle fut aussi un long chemin et une lourde épreuve. L’histoire est rarement tendre pour celui qui doit quitter son pays. Pour paraphraser Camus, ceux qui font l’histoire ont tendance à l’oublier ; pas ceux qui la subissent, comme le montrent les nombreux témoignages rapportés. Mais l’histoire bégaie. De ce point de vue, cette exposition sur l’exil des républicains espagnols dans les Hautes-Pyrénées célèbre autant une mémoire partagée qu’elle rappelle l’exil d’autres hommes et femmes. Cette quête d’un asile qui conduit des familles entières à tout laisser derrière elles, à fuir le théâtre de massacres et de la folie meurtrière, à se livrer corps et âme au plus charitable, au plus humain pour un asile. Prêts à endurer les pires blessures pour une hospitalité qui, quoi qu’on en dise, n’a pas été de soi.

Mustapha Harzoune

[24/03/2004]

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s