CRITIQUE DE FILM.

Publié: 6 décembre 2006 dans Histoire
 

 

No pasaran, album souvenir
 

France, 2003
De Henri-François Imbert
Scénario : Henri-François Imbert
Avec Casimir Carbo, Lucien Torjeman, Jo Vilamosa
Photo : Henri-François Imbert
Musique : Silvain Vanot
Durée : 1h10
Sortie : 29 Octobre 2003

Documentariste réputé, Henri-François Imbert tente de retrouver l’intégralité d’une série de trente cartes postales, ayant pour sujet l’exil forcé des réfugiés espagnols en 1939.

CHATEAU DE SABLE

No pasaràn, album souvenir est un documentaire qui happe l’esprit du spectateur. Dès les premières minutes, la simplicité du dispositif fascine. Henri-François Imbert (Doulaye, une saison des pluies, Sur la plage de Belfast) expose sa démarche artistique. Il a découvert, dans une vieille malle appartenant à ses grands-parents qui habitent dans le Roussillon, six étranges cartes postales aux bords jaunis par le temps. Sur celles-ci, des hommes et des femmes, parfois avec des armes, parfois sans, qui marchent sur la route, les traits tirés. Le metteur en scène nous explique qu’il s’agit-là de six témoignages de la Retirada, la retraite forcée des miliciens espagnols défaits sur le terrain militaire par les troupes de Franco. Il confie sa surprise, son étonnement qu’un tel événement, si important, ne lui ait jamais été relaté, lui l’enfant insouciant du Boulou, village proche de la frontière entre la France et l’Espagne. A partir d’un sujet similaire, Ken Loach avait privilégié la fiction et la reconstitution historique avec le beau Land and Freedom. Henri-François Imbert opte pour un angle différent, plus empirique. Comme il possède la carte numérotée 29, il en déduit qu’il en existe d’autres et part à la recherche des pièces manquantes du puzzle.

VAGUE A L’AME

No pasaràn, album souvenir est une œuvre sur l’indifférence passée et présente et sur l’absence de mémoire collective. Le film se compose essentiellement de cartes postales commentées d’une voix atone par le réalisateur. Il laisse aux spectateurs le soin d’étudier en détails chaque photo, d’imaginer ce qui s’est déroulé hors champ. Ici des voitures alignées dans un pré, là des trains, des wagons ouverts, une foule considérable qui en sort, ou encore des familles entières parquées sur une plage abandonnée aux vents. Henri-François Imbert s’ingénie à retrouver les lieux pour mettre en images leur utilisation actuelle. Un ancien camp de concentration sera devenu par hasard un camping, un parking, une plage pour plaisanciers. Avec le temps, les sites ont perdu toute dimension historique. La plupart des personnes interrogées par le cinéaste l’imaginent comme un collectionneur un peu excentrique. Elles ignorent les faits passés qui rôdent pourtant devant leurs yeux. La mémoire française de la Retirada semble se limiter à une plaque commémorative: "Ici était le camp d’Agde. Des dizaines de milliers d’hommes y séjournèrent dans leur marche vers la liberté".

TERRA INCOGNITA

Révisionnisme historique? Mépris éhonté d’une vérité inavouable? Le récit d’un ancien anarchiste espagnol et les images retrouvées par l’auteur tranchent bizarrement avec cette version franco-française des événements… No pasaràn, album souvenir rebondit alors à la suite d’une coïncidence. Un marchand indique au narrateur qu’il a trouvé des cartes postales qui pourraient l’intéresser. Et pour cause. Les photos détaillent le sort peu enviable d’une partie des exilés espagnols qui "séjournèrent" le long des côtes françaises. 6502 miliciens décédèrent à Mauthausen, un camp d’extermination nazi. On ne saura pas s’ils ont été livrés par les autorités françaises ou simplement oubliés en cours de route. Sur une plage déserte, des réfugiés afghans et kurdes du camp de Sangatte au nord de la France scrutent l’horizon, les yeux emplis d’espoir. Les temps changent mais l’indifférence au malheur d’autrui reste la même. Film monté avec des bouts de ficelles, No pasaràn est une belle leçon de cinéma, de pensée en mouvement, une démonstration brillante qu’une vision artistique et politique ne nécessite pas fatalement de gros moyens financiers, que l’on peut toucher à l’universel en racontant l’intime.

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