ITINERAIRE

Publié: 29 octobre 2007 dans Témoignages

 

 
Paru dans "OUEST FRANCE" édition du lundi 29 octobre 2007

Maria restera toujours une réfugiée espagnole

Elle fait partie des 450 000 républicains espagnols à avoir fui la guerre civile. Soixante-dix ans après, à l’heure où s’ouvre à Paris la Cité nationale de l’immigration, Maria del Carmen a décidé de se libérer de son histoire douloureuse.

Le silence est le plus lourd fardeau qui soit. Maria del Carmen n’a jamais raconté son histoire. Pas même à ses enfants. « J’ai occulté cette partie de moi. Je ne voulais pas partager ma souffrance. » À 75 ans, pourtant, cette femme pimpante et coquette, qui vit à Vannes, a décidé d’abattre les murs qui enserraient ses souvenirs de déracinée. « Je suis une réfugiée politique espagnole et je le resterai jusqu’à la fin de mes jours, que je le veuille ou non », martèle-t-elle en penchant son regard bleu sur un petit papier. Dessus, elle a griffonné quelques notes, par peur d’oublier l’inoubliable.

Elle avait seulement 7 ans quand elle a quitté sa terre natale pour la France. « Mon père était républicain. À l’époque, penser à l’égalité, à la fraternité et à la justice était une infamie dans notre pays. C’était la guerre civile. »

De l’Espagne, elle garde le souvenir de Gijón et de sa longue plage où, avec sa soeur et ses deux frères, elle s’amusait à déloger des crabes de leurs cachettes. Des années de bonheur et d’insouciance vite balayées par les bombardements. « Un jour, un avion est passé très bas au-dessus de nous. Effrayée, ma mère a laissé tomber le seau d’eau qu’elle portait sur sa tête. J’ai pris conscience que plus rien ne serait jamais comme avant. Du jour au lendemain, mon père s’est engagé dans la guerre, laissant à maman quelques recommandations pour que l’on quitte l’Espagne ».

Maria del Carmen a conservé sa carte de réfugiée espagnole. Un statut qu’elle gardera en elle jusqu’à sa mort.

Photo : Thierry CREUX

C’était en 1937. Avec d’autres républicains, la fuite s’organise. « Un soir, on a tenté de s’échapper par la mer, en embarquant sur un cargo. Mais un navire qui surveillait la côte nous a repérés. Retour à la case départ. » Maria, sa mère, sa soeur et ses deux frères se retrouvent ensuite sur la route, direction Barcelone. « Des familles nous ont pris dans leurs camions. Tout autour de nous, on ne comptait plus les ruines et les ponts détruits. Je me souviens d’une vieille dame sur le bord de la route criant ‘ On va tous mourir ! ‘ »

Sur le chemin de l’exil, la famille couche dans des salles municipales. Le froid et l’angoisse ne les quittent pas. « Un soir, une mère donnait le sein à son bébé quand le bruit terrible des bombardements a fait exploser les vitres du dortoir improvisé. L’enfant lui est tombé des bras. Il n’a pas survécu. » L’image reste gravée dans sa mémoire. Après quelques jours d’errance, Maria et les siens arrivent finalement à Barcelone. « On y est restés un an et demi. Jusqu’à l’arrivée des fascistes qui nous ont fait partir sans nos affaires. On a marché pieds nus derrière des charrettes. » Chassés encore une fois ! Puis c’est la délivrance. « Nous avons franchi la frontière franco-espagnole. On a enfin pu retrouver papa. » Leur chemin de croix était loin d’être terminé…

« Après une étape à Bordeaux, on nous a envoyés à La Couronne, près d’Angoulême, en 1939. On vivait alors dans des baraquements insalubres entourés de barbelés. Dans ce camp de réfugiés espagnols, j’ai attrapé la gale. Un jour, mon père a entendu dire que les Allemands allaient venir pour nous emmener très loin. » À Dachau et Mauthausen, où, elle l’apprendra plus tard, plusieurs milliers de ses compatriotes périront. Le père de Maria décide de fuir. « Un soir, on s’est faufilés entre les barbelés et la luzerne. On a trouvé refuge dans une maison de gare désaffectée, raconte-t-elle. Le lendemain, mon père que je n’avais jamais vu pleurer, nous a annoncé, bouleversé, qu’ils les embarquaient tous comme des bestiaux. »

Les jours ont passé avec ce sentiment insoutenable d’impuissance face à la barbarie humaine. Direction Cognac. « Là-bas, ma mère travaillait comme lingère dans une maison bourgeoise. Quand j’allais la chercher, on disait : ‘ Tiens, c’est la fille de l’Espagnole. ‘ On nous a longtemps reproché, à nous, ‘ les espingouins ‘, comme on nous appelait, d’être venus manger le pain des Français. Je ne m’en déferai jamais. J’ai encore l’impression que je ne suis rien, lâche Maria. Je me répète souvent que celui qui est obligé de quitter son pays doit se faire pardonner sa présence sur sa terre d’accueil à force d’humilité. »

Le temps passe mais ses fêlures de petite fille demeurent. « Même à mon mari que j’ai épousé à 19 ans, j’ai toujours voulu cacher l’enfance que je n’ai pas eue. Pour tourner la page ! » Mais l’histoire vous rattrape toujours… « Quand mes enfants m’ont annoncé qu’ils voulaient apprendre l’espagnol au collège, j’ai éclaté en sanglots. J’étais heureuse qu’ils veuillent renouer avec leurs origines ! »

Aujourd’hui, Maria est fière d’avoir deux identités. « Je suis surtout française mais dans mon sang et dans mon coeur, je reste espagnole. Dommage que je ne connaisse pas plus mon pays de naissance. » Un manque qu’elle tente de combler.

L’an passé, à 74 ans, elle a obtenu avec mention un diplôme de conversation à l’université de Salamanque. Une fierté ! « La boucle est bouclée », estime-t-elle avec le sourire qui la caractérise. Pourtant, Maria « gardera toujours un grand regret. » Celui de ne pas avoir pu faire enterrer son père « dans cette terre espagnole qu’il aimait tant ».

Lionel CABIOCH.

L’association « Los Amigos de España », basée à Vannes, recueille les témoignages de réfugiés espagnols.

Tél. 02 97 40 72 40.

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commentaires
  1. joseph dit :

    Moi je suis un fils de républicain tué au combat en 1938 .Ma mère a passé les pyrénées en 1939 ? avec mon frère 3ans et moi 8 mois.Ma mère est morte très vite ; nous avons été placés dans des fermes dans les hautes pyrénées ; depuis plus aucun contact avec l\’ Espagne ;je sais seulement que nous étions partis de Barcelone et que ma mère avait toujours sur elle le certificat de décés

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