PHOTOS DE LA GUERRE CIVILE ESPAGNOLE – 3

Publié: 12 février 2008 dans Actualité

 

La Guerre d’Espagne fut un déluge de feu et d’images

Agustí Centelles, « le Capa espagnol »

esquisse d’une autre épopée

 

L’AUTEUR:  Michel PORCHERON

« La guerre d’Espagne aura été une guerre des images », écrivait Michel Lefebvre dans le quotidien français Le Monde (20 février 2000).  Il y présentait en particulier le travail de François Fontaine, « jeune  historien de la photographie » qui venait de soutenir à la Sorbonne une thèse de doctorat, « La Guerre d’Espagne à travers la presse illustrée ». (1)

Ces « images » – où il faut inclure films, affiches, peintures, tracts, photomontages ou dessins – ont eu souvent comme auteurs des personnalités devenues célèbres dans le monde entier,  mais il est indispensable d’y ajouter celles de tous ceux qui, anonymes ou non crédités, sont à l’origine d’une documentation qui fait partie intégrante du patrimoine politique et artistique de ces années 36-39. En premier lieu des photographes.

Les signatures les plus connues de la couverture photographique sont dans leur grande majorité non espagnoles (comme les grands livres de synthèse  sur la Guerre d’Espagne sont l’œuvre d’auteurs anglo-saxons, Hugh Thomas, Paul Preston, Gabriel Jackson ou aujourd’hui Antony Beevor) à commencer par celles de Capa, Gerda Taro, Chim Seymour, Hans Namuth, Georg Reisner ou Jean Moral, tous bien sûr envoyés spéciaux de la presse de gauche. Ils défendent la cause républicaine.


Une colonne de combattants républicains entre Barcelone et l’Aragon.

Photo Augustí Centelles

Mais François Fontaine dit à Michel Lefebvre : «  Les meilleurs clichés publiés par la presse quotidienne, les plus forts, les plus émouvants, presque toujours anonymes, provenaient de photographes espagnols comme Agustí Centelles ou les frères Mayo qui travaillaient dans le camp républicain ».  

« La Guerre d’Espagne fut un déluge de feu et d’images » est le titre du livre que F. Fontaine tira de sa thèse en 2003 (Ed. Berg international, 254 pages).

L’histoire en cours des 3000 négatifs inédits de Robert Capa « retrouvés » au Mexique et actuellement analysés à New York, étant une valise à plusieurs fonds, une histoire à tiroirs, une histoire poupées russes (ou gigognes), qui comme une page web a des liens innombrables,  offre l’occasion d’ « exhumer » d’autres histoires, plus ou moins connues, mais sur lesquelles zoomer permet la (re) découverte, notamment,  du travail de ces « anonymes », sans qui la connaissance de la Guerre Civile espagnole serait incomplète. D’autres histoires de « valises » ou de « mallettes »ont bel et bien existé.   

Souvent leur anonymat était celui du photographe qui travaille pour une agence de presse, qui alimente ensuite une agence de photo, Keystone, Roger-Viollet… (qui sait que l’auteur des célèbres photos de Che Guevara, mort, couché dans la buanderie de Villagrande en Bolivie, s’appelait Freddy Alborta, Bolivien mort dans l’anonymat ?). Quand ils fournissaient des clichés aux instances (républicaines) pour qui ils travaillaient, les photos n’étaient pas créditées, avec nom et prénom. Plus tard elles feront partie de celles qui porteront les deux lettres bien connues, DR (2). La règle (le droit) était de ne pas faire figurer la moindre signature au bas des photos. Ainsi, pour ne prendre que quelques exemples significatifs, les livres de Dolores Ibarruri, d’Artur London ou de Hugh Thomas, très riches en photos,  ne citent aucun photographe. Pas même d’ailleurs que celui de …Beevor (version française 2006, Calmann-Lévy, traduite de The Battle for Spain, 2006, par Jean-François Sené).  À titre anecdotique, on mentionnera que « La Republica espanola y la Guerra civil, 1931-1939 » de Jackson (1967, Mexico, première édition en espagnol – version d’Enrique de Obregon-  469 pages, publié deux ans après l’édition originale The Spanish Republic and the Civil war) ne comporte aucune photo,  mais seulement 8 mapas (cartes) et 6 reproductions de cartones (caricatures) de Bagaria et Canavate, tous antérieurs au coup d’Etat de Franco. 

La « couverture » des photographes non espagnols et pour des magazines étrangers n’a pas favorisé la reconnaissance des photographes espagnols, bien au contraire. 

Le cas le plus connu est celui d’Agustí Centelles.

Agustí Centelles, grand photographe catalan, a écrit Alain Rio pour le site photophiles.com   (1er décembre 2007), n’en est pas des moindres. « Lui qui était photographe dans le camp républicain, a eu l’idée de léguer ses images comme « patrimoine de l’humanité et du peuple espagnol », manière de rappeler que lui comme quelques autres de ses compères (Manuel Albero et Francisco Segovia, Alfonso, Escobar, les frères Mayo, Santos Yubero et Luis Torrens) avaient documenté la guerre qui faisait rage, en son cœur, et en avaient extirpé des symboles et témoignages marquants ».

« L’apport de ces photographes a été sous estimé (…) Après la défaite, leur travail a disparu, volé ou détruit par les vainqueurs, emmené en exil en France, comme le travail de Centelles, qui a failli être perdu », a écrit Michel Lefebvre (3).   

Barcelone, 28 juillet 1936 : Combattant républicain partant vers le front de l’Aragon.

Photo Agustí Centelles

Perdu, au point par exemple que dans le Dictionnaire mondial de la photographie (Larousse 2001, 450 illustrations, 736 pages, 1200 entrées) une regrettable omission, parmi quelques autres, fait qu’Agustí Centelles ne figure pas dans ce pavé qui « retrace 162 ans d’aventure argentique ». A Madrid, une nouvelle grande exposition lui a rendu hommage (16 octobre 2007- 6 janvier 2008) : « Las vidas de un fotógrafo (1909-1985) »,  au Centre culturel de la ville le Centro Conde Duque.

Pendant 36 ans (1939-1977) entre 4000 et 5000 négatifs d’ Agustí Centelles (1909-1985) qui fut un des premiers photographes a utiliser le Leica en Espagne, ont eux aussi « dormi » dans une valise. Le photographe de presse catalan avait été le premier à couvrir tout particulièrement les combats de Barcelone (5). Travaillant pour différents journaux (La Publicitat, L’Opinió, La Rambla, La Humanitat et La Vanguardia entre autres), il prit d’énormes risques pour photographier les premières images de la déroute des militaires fascistes, à Barcelone. Il est aussi l’auteur de cette photo restée célèbre (19 juillet 1936) de miliciens  derrière une « barricade » faite de deux chevaux morts, toujours à Barcelone. Présent sur le front d’Aragon, il sera témoin aussi du bombardement de Lérida et de la chute de Teruel.   


Barcelone, 19 juillet 1936 
Selon les archives Centelles, le combattant au premier plan est Ramón Baucel, connu comme Catafau de l’Ametlla, garde d’assaut de la Generalitat de Catalunya.

Une fois la défaite consommée,  en 1939, il passe la frontière, est intercepté par la police française qui l’envoie dans le camp d’internement de Bram (Aude ) mais parvient à y faire quelques photos avec son Leica, avant de s’évader. En 1944,  pourchassé par la police,  il repasse la frontière,  après avoir confié son  butin de guerre personnel contenu dans sa valise à un couple de français de la région.  Il devient clandestin à Barcelone, avant de signaler sa présence aux autorités franquistes. Il découvre que toutes ses photos laissées à Barcelone en 1939 ne sont plus là, elles ont été saisies au profit du gouvernement de Francisco Franco et transférées aux archives officielles à Salamanque. Selon Guy Mandery (Le Monde diplomatique, avril 1997)  pour qui Agustí Centelles est « une figure majeure du photojournalisme », «  le journalisme lui est interdit il est contraint de pratiquer uniquement la photographie industrielle et publicitaire ».


La population sur les routes, fuyant l’avancée des troupes franquistes. Photo Agustí Centelles

Deux ans après  la mort de Franco, en 1975, muni d’un nouveau passeport, en bonne et due forme,  il partit pour la France. « Il finit alors par retrouver le couple de paysans et sa valise » de négatifs.  Agustí Centelles décéda en 1985, après avoir reçu en 1984 El Premio Nacional de Fotografia,  attribué par le ministère de la Culture. 
Le Centro Conde Duque de Madrid  a utilisé plusieurs salles pour présenter son exposition consacrée au Catalan. Ont été notamment exposées des photos de sa valise.  Sur la cimaise, à l’entrée, décrit Sophie Triquet (« L’histoire inachevée: photographies de la guerre civile espagnole », pour le site ViteVu) « on observe même le témoignage des fils Centelles rapportant toutes les précautions et le secret qui entouraient la valise qui les contenait, insistant sur la peur de leur père de voir ces images saisies par la police. On saisit dès lors que le récit de cette dissimulation puis de cette transmission rayonne au-delà de la famille Centelles ».

« L’on souligne que c’est aussi "sa" guerre puis "sa" défaite », ajoute Sophie Triquet, « que Centelles a photographiées en tant qu’Espagnol et à travers son engagement politique »

La dernière salle de cette exposition a permis de voir le laboratoire de fortune que Centelles put aménager au camp de Bram en 1939. On pouvait y lire aussi la demande officielle de la part des autorités franquistes de récupérer les archives photographiques de Centelles. Toujours selon Sophie Triquet, « la lettre émise par le Service national de propagande, datée de mars 1939, est signée par le chef de la Section de photographie: José Compte. Lorsque Centelles illustrait les pages des revues républicaines, ce dernier officiait pour Vertice, la revue officielle de la Phalange. Engagés tous deux dans la propagande durant la guerre, ces deux photographes s’opposèrent dans des camps adverses et cette lettre de Compte mit un point final à l’engagement de Centelles »

Agustí Centelles avait déclaré en 1981 : «Le Leica a été le personnage principal de toute mon oeuvre ». Pour son magistral travail, on l’appela « le Capa espagnol » (espagnol ou catalan?) . Ses photos, en réalité,  ont été beaucoup plus diffusées que celles de Capa et d’autres.

En forçant à peine le trait, dans un article publié dans l’édition du Monde du 20 février 1991, le journaliste Michel Guerrin écrivait avec amertume que « le meilleur photographe de la guerre du Golfe s’appelle CNN ». Il pourrait écrire la même chose pour celles qui ont suivi.

« D’une manière très résumée et volontairement réductrice, on pourrait condenser la période allant de 1936 à 1991 en quelques mots simples : grandeur et décadence de la photographie de guerre ! », a commenté Alain Rio dans une étude sur le photojournalisme de guerre. La guerre des USA en Irak n’aura produit ni un nouveau Capa, ni un nouveau Centelles.  La guerre d’Espagne avait donné naissance au photojournalisme moderne. Les guerres de c dernières années ne l’ont-elles pas tué ?  

On peut consulter:
http://nopasaran36.free.fr/centelles.htm
http://site.voila.fr/espana36/photos/centelles.htm
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/04/MANDERY/8111
http://www.lemonde.fr/web/sequence/0,2-3246,1-0,0.html
ainsi
que le livre de Rémi Skoutelsky et Michel Lefebvre, Les Brigades internationales. Images retrouvées, Paris, Le Seuil, 2003, 192 p. (traduit en espagnol )

Notes

(1)-  Les quotidiens français Paris Soir, L’Intransigeant, La Petite Gironde, L’Humanité et Ce Soir et cinq hebdomadaires : Vu, Voilà, L’Illustration, Regards et Paris-Match. L’hebdomadaire communiste Regards a diffusé en 4 ans, 456 photographies dont 16 couvertures. C’est la presse de gauche (Ce Soir,  Regards et Vu) qui a envoyé « les photographes les plus talentueux ».               

(2)-  Des photos non signées ont servi alternativement chaque camp. Notamment, comme le relève Michel Lefebvre, une photo de 1938 publiée dans le quotidien italien Corriera della sera, qui a pour légende « La cruauté abjecte des communistes ». Elle montre des combattants montrant à bout de bras à l’objectif quatre têtes d’ennemis. Quelques jours plus tard, L’Humanité affirmait que cette photo avait été prise en réalité durant la guerre du Rif, 15 ans auparavant, des soldats de la Légion étrangère arborant des têtes de Marocains.  Pour Magnum, il s’agit  « de criminels de guerre franquistes. La photo a été récupérée par Chim Seymour ».        

(3) – Un dossier coordonné par Michel Lefebvre et Marie- Chloé Sol comportant quatre parties a été publié (du 7 au 28 juillet 2007) dans Le Monde 2, supplément du week-end du quotidien français.  Soit un total de 44 pages, abondamment illustrées, avec une chronologie et la mention de sources. Il constitue la meilleure documentation générale sur la Guerre d’Espagne parue dans la presse quotidienne française. Comme c’est le cas dans la série de ces dossiers du Monde 2, pour l’essentiel sont reproduits des textes déjà parus dans le quotidien. Le plus ancien porte la date du 28 mars 1946 (« La guerre d’Hemingway », de Emile Henriot).  

(4) – Voir notamment, de Georges Soria : « Les grandes photos de la guerre d’Espagne »

(5)- Neuf photos de Centelles sont reproduites et créditées dans « La Guerre d’Espagne, De la démocratie à la dictature » de François Godicheau (Découvertes Gallimard, 2006, 127 pages, riche iconographie).


Source : proposé par l’auteur
Article original publié le 4 février 2008
Sur l’auteur
Cet article est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.
URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=4592&lg=fr

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commentaires
  1. .cordero dit :

    MON PERE 2TAIS UN REPUBLIQUAIN

  2. Martinez danièle dit :

    ce message s’adresse à Michel Porcheron. Je voudrais me rappeler a son bon souvenir, nous nous somme rencontrés en Algerie avec Yves De la Rivière. Vous avez été aux Etats Unis avec René, mon mari. Je presente une exposition à Bordeaux sur Agusti Centelles, en mai/juin et en cherchant j’ai vu que Michel avait publié cet article
    Si vous pouvez lui communiquer ce message, je vous en remercie

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