Archives de la catégorie ‘Livres’

MANOLETE UN MYTHE OU UN MARTYR ?

Publié: 2 février 2007 dans Livres

UN MARTYR DANS L’ARENE

Le destin tragique de Manolete, torero star des années 1940, per­sonnalise celui d’une Espagne meurtrie par la guerre civile. Anne Plantagenet retrace sa longue marche vers une gloire de cendres et de sang.

Michel del Castillo. L’Express du 15/12/2005.  

     Manolete fut la figure symboli­que, adu­lée et dé­testée, de cette Espagne de l’après-guerre, habitée par un peuple exsangue. Le froid, la faim obsédante, le chômage, le souvenir, dans chaque foyer, des victimes d’un conflit sauvage, la solitude des veuves, la tristesse des or­phelins, l’ombre de centaines de milliers d’exilés, la peur et l’ennui, les processions et les cantiques : qui pense encore à ce désastre ?

     C’est sur ce fond de ruines que se dresse la stature de Manuel Rodri­guez Sanchez, dit Manolete, le « calife foudroyé », dont la belle biographie d’Anne Plan­tagenet conte avec pudeur l’enfance, la longue marche vers cette gloire de cendres et de sang, revanche contre la gêne et contre la mort du père, pauvre torero sans succès.

     Une haute silhouette sèche et maigre, un visage de clown triste, avec un nez imposant, des oreilles décollées, un re­gard de lassitude, ce physique s’accordait à ces temps mo­roses. Le récit nous plonge dans un drame de Federico Garcia Lorca avec cette mère fière et bigote, d’une âpreté su­perbe. Elle se prénomme An­gustias, Angoisses, n’est-ce pas un symbole ?

     C’est dans les années 1930, sous une République honnie par sa mère, révoltée par l’anticléricalisme déchaîné des Azana et des Largo Caballero, c’est sous la République que le futur Manolete connaît ses premiers succès. Mais ses triomphes, après le passage obligé par l’armée, il les rem­porte dans les années 1940, au lendemain de la victoire fran­quiste. Pourtant, le dictateur n’éprouvait pas une grande sympathie pour le Cordouan, dont il réprouvait la liaison scandaleuse avec une starlette aux moeurs douteuses ; de son côté, Manolete n’hésitait pas, au Mexique, à fréquenter Indalecio Prieto, le seul homme politique que la République ait produit.

      Ce que fut sa gloire, on peine à l’imaginer. Les indigents ven­daient leur matelas pour ap­plaudir et insulter ce maestro qui, refusant la moindre concession, imposait un style d’une netteté terrible.

     Or l’homme savait ce qu’il aurait fallu faire pour déchaîner les gradins ; il lui suffisait d’ob­server son rival, ce Luis Dominguin adulé des femmes, pour constater que la com­plaisance, plus que la vérité, séduit les foules. Deux écoles, deux philosophies, deux es­thétiques, deux origines so­ciales également : Dominguin avait l’aisance de la fortune et des relations, il symbolisait les ambitions du régime, alors que, façonné par l’ascèse de Cordoue, incarnant les aspi­rations et les envies d’Angustias, Manolete révélait les an­goisses des pauvres.

Un art stoïque et dédaigneux

      On trouve dans cette enfance de gêne et de fière concentra­tion le véritable secret de sa mort, dans les arènes de Linares, le 28 août 1947, mort qui plongea l’Espagne dans la stupeur et dans la consternation. L’immense peuple des misérables sentit ce jour-là qu’il portait une part de res­ponsabilité dans cette tragé­die. Mais comment ces foules d’indigents n’auraient-elles pas haï le reflet que Manolete, par son art stoïque et dédai­gneux, par son hiératisme mé­prisant, leur renvoyait ? Elles étaient fatiguées d’aguantar – elles n’en pouvaient plus d’en­durer et ce torero de témé­rité et de vérité, elles avaient souhaité sa fin, quand bien même elles succombaient à la fascination hypnotique. Il ne leur restait qu’à pleurer avant de s’abandonner à la joie lé­gère de Dominguin, puis à la rage de jouir d’El Cordobés.

     Manolete, dernière victime de la guerre civile. Que l’on aime la corrida ou qu’on la dé­teste, on doit lire la passion­nante biographie d’Anne Plantagenet pour comprendre d’où elle vient, ce qu’elle révèle de l’Espagne.

Manolete. Le calife foudroyé, par Anne Plantagenet. Ramsay, 334 p.

Présentation de l’éditeur
Le 28 août 1947, Manolete, le plus grand torero de tous les temps pour ses admirateurs, le plus décrié aussi, doit combattre à Linares, petite ville d’Andalousie. C’est un homme à bout, harcelé par la presse, soumis à la pression d’un public toujours insatisfait, et depuis peu confronté à la rivalité d’un jeune matador : le beau Luis Miguel Dominguin. Enfin, il est au seuil d’un choix déchirant entre la passion que lui inspire une pulpeuse actrice divorcée, Lupe Sino, et la vénération qu’il voue à sa mère, la sévère dona Angustias. Il vient d’avoir trente ans. Né en 1917 à Cordoue, Manuel Rodriguez Sanchez a grandi sous la coupe de sa mère veuve de deux toreros, et de cinq sœurs. Les ressources de la famille sont maigres. À onze ans, il décide d’être matador de taureaux. Efflanqué, d’une timidité maladive, il n’a pas le physique de l’emploi. Pourtant, alors que la guerre civile fait rage, Manolete impose son style inimitable. Très vite, la légende s’empare de lui. Le grand garçon triste de Cordoue devient un dieu vivant. Mais peu à peu, l’idole se fissure. Le 28 août 1947, son destin est en marche.. . Voici l’itinéraire tragique d’un gosse qui voulait être un héros, d’un homme ordinaire dévoré par son propre mythe. L’Espagne ensanglantée fournit le décor à ce récit, bouleversant par sa sobriété. " Descendue dans l’arène pour esquisser la biographie d’un personnage aussi complexe que mystérieux, l’auteur triomphe de cette difficile faena et mérite la récompense suprême : les oreilles et la queue. " PARIS MATCH. " Que l’on aime la corrida ou qu’on la déteste, on doit lire la passionnante biographie d’Anne Plantagenet pour comprendre d’où elle vient, ce qu’elle révèle de l’Espagne. " LEXPRESS

Biographie de l’auteur
Anne Plantagenet, qui a vécu quatre ans en Andalousie est traductrice d’espagnol et l’auteur d’Un coup de corne fut mon premier baiser (Ramsay, 1998), de Seule au rendez-vous (Robert Laffont, 2005) et de Marylin Monroe (Gallimard, " Folio Biographies ", 2007).

 

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CRISTINO LE GUERILLERO

Publié: 15 avril 2006 dans Livres

Le dessin réaliste d’Arnal

Christian Potus nous présente sa dernière découverte, un ouvrage qui recelle quelques trésors : des dessins réalistes d’Arnal, parus dans un livre intitulé "Cristino le guerillero"…

L’été, c’est bien sûr les vacances, le soleil, la plage, le farniente. C’est aussi le temps des lectures faciles, des romans à deux sous et des nouvelles qui se mettent à pulluler dans les magazines. Voici donc dans la même veine, une petite histoire qui se veut avant tout une simple fiction même si elle s’inspire d’un cadre historique et de personnages qui ont réellement existé :

La bicyclette, c’est celle de l’ami Pierrot. Le cycliste, lui, c’est José. “Fais bien attention à toi!” lui avait crié Denise quand il avait quitté en trombe la mansarde de la rue de l’Orillon. Il faut dire que ce mois de février 1946 est particulièrement rude et que José est d’une nature fragile. Il y a peu, il était encore sans boulot, sans logis et dormait la nuit sur les bancs du canal Saint-Martin. Sans parler de l’horreur de ce qu’il avait vécu les années précédentes. De quoi vous bousiller la santé pour le restant de vos jours ! Tout ça c’était avant que l’amicale des anciens prisonniers ne l’envoie à Toulouse, avant qu’il ne séduise la fille du troquet, avant qu’il ne revienne vivre avec elle dans ce minuscule appartement de Belleville.

 

carte d’identité de Cristino

 

Mais en ce moment, José n’a qu’une seule préoccupation : rejoindre le plus rapidement possible la plaine Saint-Denis. Il est sur le point d’y parvenir. "Rum balabum balabum bam bam, Deberemos resistir ¡ Ay Carmela ! ¡ Ay Carmela! Rum balabum balabum bam bam, Prometemos combatir ¡ Ay Carmela ! ¡ Ay Carmela !" Aucun doute n’est possible, le chant de l’Ebre, c’est forcément le signal de ralliement. José se noie dans la foule impressionnante qui submerge les ruelles étroites du quartier des espagnols. Il est arrivé. Si la rumeur qui bruissait depuis le début de la matinée s’avérait exacte, il se devait d’être là, avec les siens, pour un dernier adieu à celui qui venait de tomber. Ainsi le Caudillo n’aurait pas plié sous la pression internationale, il aurait même donné l’ordre fatal au peloton d’exécution, Cristino aurait succombé sous les balles franquistes…

 

 

Illustrations d’Arnal

Cristino et José, deux vies construites sur une même trame historique. Le désespoir de la retirada sur les sentiers des Pyrénées avec l’armée républicaine en déroute. L’humiliation du camp d’internement d’Argelès. L’amertume du travail forcé. Les mines près d’Alès pour Cristino. Les fortifications de Moselle pour José. La guerre qui les rattrape une seconde fois. Le premier multiplie les actes de bravoure dans l’armée des ombres à Nîmes ou à La Madeleine. Le second, triangle bleu en guise de brassard, lutte pour sa survie au KLM de Mauthausen. La mort leur accorde encore un sursis mais pour faire quoi ? Repartir clandestinement combattre le dictateur qui les a chassés ou batailler pour s’intégrer ici ? Cristino s’en va. José reste.

Une phrase à peine lisible écrite au crayon sur une feuille de papier à cigarettes avait suffi pour convaincre Manuel. “Je suis au régime d’exception, seul dans une cellule…”. Il fallait écrire un livre pour mobiliser l’opinion publique sur le sort de Cristino. On avait demandé à deux camarades du Journal de l’illustrer. Max ferait la couverture. José les images intérieures. Les dessins réalistes, c’étaient pourtant pas son truc. Il excellait plutôt dans les cabots anthropomorphes mais il savait au fond de lui qu’il devait le faire. Le livre venait de sortir, Cristino était mort et José criait sa douleur dans le flot des manifestants. De cette triste histoire, il ne reste presque rien. Un nom – Cristino Garcia – accolé à des établissements scolaires et à un quartier d’Aubervilliers. Un livret oublié – Cristino le guérillero – agrémenté de quelques illustrations. Des dessins que nous avons retrouvés pour vous et qui sont signés d’un certain José Cabrero Arnal

Christian Potus