PABLO NERUDA

Publié: 6 décembre 2006 dans Poésie

LE WINNIPEG ET AUTRES POÈMES 

J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la tables, à la terre. le mot Winnipeg est ailé. Je l’ai vu s’envoler pour la première fois sur le quai d’un embarcadère, près de Bordeaux.

Le Winnipeg était un beau vieux bateau, auquel les sept mers et le temps avaient donné sa dignité. On peut affirmer qu’il n’avait jamais transporté à son bord plus de soixante-dix à quatre-vingts personnes. Le reste avait été constitué par des cargaisons de cacao, de coprah, de sacs de café de riz, par des chargements de minerais. Cette fois pourtant un affrètement plus important l’attendait: l’espoir.

Sous mes yeux et ma direction, deux mille hommes et femmes devait embarquer. Ils arrivaient des camps de concentration, de régions inhospitalières des désert, des terres africaines. Il venaient de l’angoisse, de la défaite, et ce bateau allait les recevoir et les emmener sur le continent américain, jusqu’aux côtes du Chili qui les accueillait. C’étaient les combattants espagnols qui avaient franchi la frontière française pour un exil qui dure depuis plus de trente ans.

La guerre civile – et incivile – d’Espagne agonisait de cette manière: des gens à demi prisonniers étaient entassés dans des forteresse quand ils ne s’amoncelaient pas pour dormir à même le sable. L’exode avait brisé le coeur su plus grand des poètes, don Antonio Machado. Ce coeur avait cessé de battre à peine franchies les Pyrénées. Des soldats de la République, dans leurs uniformes en lambeaux, avaient porté son cercueil au cimetière de Collioure. C’est là que cet Andalou qui avait chanté comme aucun autre les campagnes de Castille repose encore.

Je n’avais pas songé, en me rendant du Chili en France, aux contretemps, obstacles et adversités que je rencontrerais au cours de ma mission. Mon pays avait besoin de compétences, d’homme à la volonté créatrice. Nous manquions de spécialistes. La mer chilienne m’avait demandé des pêcheurs. Les mines réclamaient des ingénieurs. Les champs, des ouvriers pour conduire les tracteurs. Les premiers moteurs Diesel m’avaient chargé de recruter des mécaniciens spécialisés.

Rassembler ces être dispersés, les désigner dans les camps les plus éloignés et les acheminer jusqu’à ce carré de jour bleu, devant l’océan de France où se balançait tranquillement le Winnipeg, fut une affaire sérieuse et complexe, une entreprise dans laquelle le dévouement côtoyait souvent le désespoir.

Un organisme de solidarité, le SERE, fut fondé. L’aide venait, d’une part, des derniers fonds du gouvernement républicain et, d’autre part, d’une institution qui garde pour moi tout son mystère: les quakers.

Je me déclare abominablement ignorant en matière de de religions. Ce combat contre le péché constitue l’essentiel de leurs préoccupation m’a écarté, dans ma jeunesse, de tous les credos, et l’attitude superficielle d’indifférence que j’ai alors adoptée a persisté ma vie durant. Mais je dois à la vérité de dire que ces magnifiques sectateurs apparaissaient sur le môle et qu’ils payaient à chaque Espagnols la moitié de son billet pour la liberté, sans faire aucune distinction entre les athées et les croyants, les pécheurs et les pêcheurs. Depuis, quand je lis quelques part le mot quaker, je salue respectueusement par la pensé de leur mouvement.

Les trains arrivaient sans arrêt à l’embarcadère. Les femmes reconnaissaient leurs maris à travers les portières des wagons. Ils avaient été séparés depuis la fin de la guerre et ils se revoyaient pour la première fois devant le bateau qui les attendait. Jamais il ne m’avait été donné d’assister à des retrouvailles, des sanglots; des baisers, des étreintes, des éclats de rire aussi dramatiquement délirants.

De longues tables s’alignaient pour la vérification des papier et de l’identité, et pour le contrôle sanitaire. Derrière celles-ci, mes collaborateurs, secrétaires, consuls, amis, formaient une sorte de tribunal du purgatoire. Aux yeux des émigrants je dus, exceptionnellement ce jour-là, prendre les traits de Jupiter. Je décrétais le oui ultime, le non définitif. N’étant guère partisan du second, je répondais toujours par oui.
Je fus pourtant sur le point de signer un refus. Par bonheur, je compris à temps.
Un Castillan, un paysan à blouse noire tire-bouchonnée aux manches, venait de se présenter devant moi. Cette large blousse flottante était celle des ruraux de la Manche. L’homme, planté là avec sa femme et ses sept enfants, avait un certain âge, le visage tanné et creusé de rides.

En examinant les renseignements fournis par sa carte d’identité, je lui demandai, surpris:
– Le liège, c’est votre métier?
– Oui, monsieur, me répondit-il, gravement.
– Alors, il y a erreur. Qu’est-ce que vous iriez faire au Chili? Là-bas, il n’y a pas de chênes-lièges.
– Eh bien, monsieur, il y en aura, me répliqua le paysan.
– Montez, lui dis-je. C’est d’hommes comme vous dont nous avons besoin.

Avec la même fierté qui lui avait inspiré sa réponse, le paysan se mit à gravir la passerelle du Winnipeg, suivi de ses sept enfants et de son épouse. Beaucoup plus tard, l’argument de cet Espagnol imperturbable se révéla exact: il y eut – et, bien entendu, il y a toujours des chênes-lièges au Chili.

Presque tous mes protégés, pèlerins partant pour des terres inconnues, étaient maintenant embarqués, et je me préparais à prendre un peu de repos après cette tâches difficile, lorsque je vis se prolonger mes émotions. Le gouvernement chiliens, soumis aux pressions et aux attaques, m’adressait le message suivant: INFORMATION PRESSE AFFIRMENT EFFECTUER IMMIGRATION MASSIVE ESPAGNOLS. PRIÈRE DÉMENTIR OU ANNULER VOYAGE ÉMIGRÉS.

Que faire?
Il y avait une solution: convoquer la presse, lui monter le bateau rempli a craquer de ses deux mille Espagnols, lire le télégramme d’une voix solennelle. Et cela fait, me tirer sur place une balle dans la tête.

Ou encore: accompagner mes émigrant et débarquer au Chili avec l’appui de la raison ou de la poésie.

Avant de prendre une décision, je décrochai le téléphone pour m’entretenir avec le ministre chilien des Affaires étrangères. EN 1939, une communication téléphonique était difficilement déchiffrable. Pourtant mon indignation et mon angoisse furent entendues à travers océans et cordillères et le ministre m’approuva. Après une petite crise de cabinet, le Winnipeg, avec ses deux mille Républicains qui chantaient et pleuraient, leva l’ancre et mis le cap sur Valparaiso.

Que la critique efface toute ma poésie, si bon lui semble. Mais ce poème dont j’évoque aujourd’hui le souvenir, personne ne pourra l’effacer .


Pablo NERUDA
(NÉ POUR NAÎTRE Cinquième Cahier Réflexions Depuis l’ Île-Noire)

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commentaires
  1. reveduneetoile dit :

    Bonsoir Oscar,
    Je passe juste te déposer des wagons d\’amitié 🙂 J\’espère qu\’Annie va beaucoup mieux.
    Bises
    Françoise

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